La doctrine économique mouride

La pensée mouride est connue évidemment dans sa dimension spirituelle et communautaire mais elle n’est jamais mise en perspective dans le contexte actuel de mondialisation des échanges et des économies. Pourtant le mouridisme est porteur depuis son avènement de valeurs qui ont été des réponses aux échecs des modes de pensées dits modernes tels que le capitalisme et le socialisme. Ces valeurs s’expriment à travers une notion essentielle dans la vie d’un individu : le travail. 

Le travail chez le mouride prend en compte trois logiques : 

– la relation spirituelle au travail ou la sacralisation du travail, 

– l’acquisition de connaissances philosophiques, religieuses, musulmanes ou sociétales. Cette étape est selon Cheikh Ahmadou Bamba nécessaire car le travail au sens « occidental » de gain d’argent sans le savoir est sans importance. C’est l’économie de la connaissance qui est souvent résumée sous le vocable libéral contemporain de « capital humain ». Un mouride se doit de s’investir, de travailler pour apprendre la relation au don de Dieu, les règles de vie en société. Cheikh Ahmadou Bamba avait déjà théorisé la notion du savoir utile « ilmane Kassira Naf hi » depuis des siècles, 

– le disciple doit également être indépendant économiquement, afin de préserver sa liberté. Il doit être à l’abri des soucis matériels pour mieux vivre sa foi, répondre aux besoins de l’existence humaine, aider ses proches et participer à la vie de la communauté. Toutefois, il doit développer un esprit d’entraide et donner de son temps au service de la communauté. 

Cette approche du travail s’inscrit dans deux notions fondamentales : Al kasb et Al khidmat 

La première (Al kasb) qui démontre le pragmatisme de Cheikh Ahmadou Bamba s’inscrit dans la tradition soufie mystique. L’individu d’après lui, doit être indépendant économiquement pour pouvoir pratiquer librement sa foi. Il doit penser le monde sans se détacher de celui-ci. Il doit vivre dans celui-ci, en travaillant pour gagner vie, et subvenir au besoin de sa famille et de la communauté par le biais du travail physique. 

L’individu doit penser son présent comme s’il était éternel mais également l’individu doit vivre chaque instant comme si c’était son dernier souffle de vie. 

L’aisance sociale qui découle de ce fruit du travail s’exprime de façon visible dans la relation du mouride avec le garant du mouridisme, le Khalife, son Serigne et son investissement personnel et financier pour les réalisations nécessaires à l’expansion du mouridisme. Les observateurs extérieurs ont des difficultés à comprendre la largesse financière de la communauté mouride qui en découle. 

La seconde (Al khidmat) est l’individu au service de la communauté qui se traduit par donner de son temps libre pour les bonnes œuvres. 

Le mouride est sadikh c’est à dire croyant et fidèle à la philosophie de Cheikh al Khadim, il le démontre par sa participation financière, matérielle ou physique afin de continuer l’œuvre de Cheikh al Khadim dont la première composante est TOUBA 

Le rejet de la logique d’accumulation capitalistique ou l’adaptation du kasb ? 

La réussite économique des mourides pose le problème de la sémantique de l’accumulation capitalistique. 

Contrairement au capitalisme moderne qui est dominé par le libéralisme débridé, sans loi ni foi, l’accumulation de capitaux n’est pas un but en soi. Selon Cheikh Ahmadou Bamba, le mouride doit aller au-delà, car l’accumulation des richesses ou la recherche unique d’argent n’est que le résultat visible du travail sachant que la partie invisible est beaucoup plus importante. 

Les capitaux accumulés par un mouride doivent être au service de la société. 

Les mourides par leur réussite économique ont contribué à créer, de nombreux emplois dans divers secteurs (commerce, transport, etc.). Ces emplois bénéficient à toute la société. Nous sommes bien dans la logique de « transformation sociale » que les socialistes ont mal mise en œuvre en y intégrant la primauté du bien personnel. 

Les mourides rejettent donc l’idée d’accumulation propre au système capitaliste. Le mouride ne peut se comporter comme n’importe quel entrepreneur privé, gérant son bien sans prendre en compte son environnement ou participer à l’effort de solidarité nécessaire au développement de toute communauté humaine. 

Le patrimoine commun des mourides. 

Sa gestion est caractérisée par deux orientations fondamentales. 

D’une part, l’absence de parts sociales et d’actions dans les réalisations génératrices de revenus ou de services. 

Et d’autre part le rejet de la notion d’accumulation à des fins uniquement personnelles. 

Toutes les réalisations de la confrérie, appartiennent à la communauté des fidèles. Elles sont gérées par des disciples. Mais les membres de la confrérie n’ont pas de parts sociales, ni d’actions dans aucune infrastructure, tout appartient à la communauté, quelle que soit la contribution de chacun. 

L’argent reçu est destiné à la redistribution, à l’utilisation au bénéfice de la collectivité. 

La confrérie mouride possède beaucoup d’argent grace aux dons (« adiya »), fruit du « kasb » de millions de talibés ou de personnes morales. Ces sommes ne sont pas destinées à être thésaurisées dans une banque. 

La réussite dans le système capitaliste ne doit pas faire oublier la logique propre du mouridisme dans laquelle l’idée d’accumulation n’est pas la logique dominante. 

Le mouride supplée la carence de l’Etat. 

Cet aspect doit être inscrit dans une dimension historique. 

En effet, au moment de la colonisation française au Sénégal, la résistance armée étant faible et écrasée par les forces envahissantes, Cheikh Ahmadou Bamba a mis en avant le Djihad Nafs (la guerre par le comportement). Il s’agit de donner un exemple à un peuple vaincu par les armes et qui ne dispose plus d’aucun repère, l’espoir de jours meilleurs par le travail. En fin stratège et avec le don de Dieu, il a vite compris que la transformation de l’agriculture vivrière traditionnelle destinée à la consommation, en agriculture d’exportation risque d’affamer le peuple sénégalais, le rendre encore plus vulnérable et dépendant de l’occupant. La volonté d’émancipation a fait que l’action s’est portée sur le développement de l’agriculture de subsistance pour l’autonomie alimentaire. La seconde approche des mourides a été d’intégrer la logique capitalistique de la colonisation en cultivant de l’arachide afin de pouvoir vendre cette production et s’assurer une source de revenu. Le mouridisme c’est depuis le début la prise en compte perpétuelle de l’évolution de la société et des politiques. La force du mouride c’est sa capacité permanente d’adaptation tout au long de sa vie sans jamais perdre de vue les valeurs qui doivent guider son comportement. 

Ainsi, au moment où les Etats traditionnels africains tombaient les uns après les autres, dans les zones rurales, la philosophie de Cheikh Ahmadou Bamba se développait de manière rapide de sorte à faire peur au colonisateur qui a décidé de l’exiler pendant plusieurs années. 

Seulement, ce n’est pas sa personne qu’il avait mis en avant mais son mode de vie, sa philosophie, sa spiritualité, sa soif de connaissance, son esprit de résistance pacifique. 

Malgré les années où il a été retenu loin de ses territoires d’influence, son message était déjà bien passé et bien ancré dans les pratiques. 

Aujourd’hui, les mourides interviennent dans d’autres domaines, dont certains sont généralement dévolus à l’Etat. 

A Touba, ce sont les mourides qui réalisent les infrastructures nécessaires aux services publics, grace aux dons des fidèles ou généreux bienfaiteurs. Ils réalisent ces constructions en informant uniquement l’administration qui généralement se sent soulagé. Ces réalisations concernent très souvent la santé et l’éducation. 

En dehors de Touba, sur le reste du territoire national, les mourides commencent à répondre à l’appel qu’avait lancé Senghor au paysan mouride, de façon ponctuel. 

Au-delà de la création d’infrastructures, les mourides contribuent à la solidarité nationale si nécessaire en cas de besoins auprès de la population sénégalaise. 

Rappelons qu’en 1991, un accident de la SONACOS avait provoqué des fuites de produits toxiques. Le khalife général des mourides de l’époque, Serigne Saliou Mbacké, avait versé de l’argent, pour aider les victimes de ce sinistre. Ces interventions ponctuelles sont des éléments qui donnent aux mourides « une dimension populaire et nationale dont les sénégalais, fidèles ou non se montrent fiers ». 

Cette fierté qui se manifeste par la valorisation des logiques de travail du mouride, est aussi celui de l’Etat sénégalais. C’est dans cette optique qu’il a mis en avant comme exemple de réussite de développement urbain harmonieux, la ville de Touba, à la conférence des Nations Unis d’Istanbul de juin 1996. 

Les vertus du travail développées par les mourides sont mises en avant et la réussite de l’urbanisation de Touba comme exemple. 

Les exemples sont nombreux et la liste est longue. Dans le mouridisme ni le capital, ni l’individu ne prime sur la communauté et le devoir de solidarité. Cette solidarité n’est possible qu’avec la création de richesse qui ne saurait se faire sans moral et sans éthique (ilal Bir wa Takhwa).

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